Introduction au perspectivisme en philosophie
Stéphane Madelrieux
introduction : les 3 étages du perspectivisme
Notre hypothèse est que Russell, par sa distinction des sense-data et des sensibilia, différencie deux types de perspective, qu’on pourrait appeler, la perspective externe et la perspective vide. Ces deux types de perspectives sont comme les deux premiers degrés d’une philosophie plus générale, le perspectivisme. La perspective externe est celle qui fait du perspectivisme un relativisme : c’est le plus bas degré du perspectivisme. Le relativisme repose en effet sur trois faits de la perception naturelle :
1) la perception est perspective en ce qu’elle ne nous délivre jamais que des profils de la chose vue. Je ne verrai jamais plus de trois faces d’un cube, je ne verrai jamais à la fois le dessus et le dessous la table. Ce fait est le fait de base du perspectivisme, mais pour que le perspectivisme soit interprété comme un relativisme, il faut surtout les deux autres faits suivants :
2) à chaque perspective correspond donc un profil ; autrement dit, à chaque point de vue son apparence. Pour multiplier les profils, il faut donc multiplier les points de vue. Je suis alors invité à tourner autour de la table ou du cube.
3) chaque perspective dépend d’un point de vue extérieur sur la chose. Que les points de vue soient extérieurs est même ce qui me permet de tourner autour de la table, c’est-à-dire de changer de points de vue.
Sans doute l’analyse par Russell des données sensorielles de la perception des formes et des couleurs ne s’éloigne pas trop de ce schéma. Le troisième point est d’ailleurs renforcé chez lui par la distinction de l’acte et de l’objet. La perspective sous laquelle des sense-data me sont donnés est donc une perspective externe.
Si la perspective vide marque un progrès du perspectivisme, c’est qu’elle constitue une perspective sans sujet percevant. La notion de sensibilia marque en effet une double nouveauté :
1) Qu’il existe des perspectives pour personne, c’est-à-dire des perspectives en soi.
2) Et surtout que ces perspectives inaperçues sont premières sur toute perspective perçues. En effet, toutes les perspectives sont d’abord vides, et c’est seulement si le point de vue correspondant vient à être rempli par un sujet que s’effectue la relation de présentation. Les sensibilia étant des sense-data, ils sont logiquement premiers sur eux, et le senti n’est qu’un cas particulier du sensible. En lui-même donc, le sensible reste perspectif.
Par conséquent, le relativisme est seulement un cas particulier du perspectivisme, le cas accidentel où une rétine vient se placer sur le trajet de l’onde lumineuse.
Dans sa construction, Russell passe ensuite à une troisième entité : des sense-data et des sensibilia, il passe à la “ chose ”, c’est-à-dire l’objet physique ou réel, cause des apparences. Cet objet physique se trouve dans ce que Russell appelle le “ système des perspectives ” , c’est-à-dire l’ensemble de toutes les perspectives externes et vides, perçues et inaperçues. Mais cet espace total des perspectives n’est perçu lui-même par personne selon Russell.
Notre thèse est qu’on peut pourtant définir un troisième étage du perspectivisme correspondant à cet espace total des perspectives. Pour cela, il faut montre que l’espace des perspectives est lui-même perspectif. Cette perspective propre au système des perspectives définirait alors un troisième type de perspective, irréductible aux deux précédentes, et elle présenterait la forme supérieure du perspectivisme. Cette perspective supérieure, nous l’appellerons la “ perspective interne ”, pour la différencier de la perspective externe et de la perspective vide ; et, pour différencier son objet du “ sense-datum ” et du “ sensibile ”, nous pourrions l’appeler le “ sentiendum ” (“ ce qui doit être senti ” – pour des raisons que je justifierai plus loin).
Ce perspectivisme est celui de la monadologie de Leibniz, et il se présente comme l’inverse même du relativisme du premier étage :
1) il n’y a plus une apparence pour chaque point de vue, mais un seul point de vue pour toutes les apparences. Dès lors il s’agit moins de tourner autour de la chose que de faire tourner la chose.
2) le point de vue est interne à la chose ou au système de ses profils
Mon but est de présenter une introduction à la philosophie générale du perspectivisme sous la forme d’une classification des types de perspectives. Je distinguerai à cet effet trois étages : 1) le premier étage de la perspective externe, que nous trouvons dans la plupart des analyses de la perception ordinaire ; 2) le second étage de la perspective vide, qui n’est pas chez Leibniz, mais que nous trouvons chez Russell ; 3) l’étage supérieur de la perspective interne, qui n’est pas chez Russel, mais que nous trouvons chez Leibniz.
Je vous propose, par manque de temps, de centrer mon propos essentiellement sur la confrontation entre Russell et Leibniz, ce qui nous amènera rapidement au troisième étage.
I) Le perspectivisme leibnizien de Russell
Commençons par indiquer la stricte fidélité de Russell à la manière dont Leibniz a posé le problème du perspectivisme. Leibniz a d’abord posé ce problème au sujet de la perception. Et de même, c’est pour présenter les concepts de sense-data et de sensibilia, que Russell non seulement mobilise tout le vocabulaire du perspectivisme (“ perspective, point de vue, angle de vue ”), mais se réclame ouvertement de Leibniz : “ Imaginons que chaque esprit ait vue sur le monde, comme dans la monadologie de Leibniz, d’un point de vue qui lui soit particulier. ” (KEW, 102).
Il n’est bien sûr pas étonnant que Russell, qui avait écrit son premier livre sur Leibniz, fasse allusion au célèbre § 57 de la Monadologie : “ Et, comme une même ville regardée de différents côtés paraît toute autre, et est comme multipliée perspectivement ; il arrive de même, que par la multiplicité infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers [Russell parlera, lui, de “ mondes particuliers ” ou “ privés ”], qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque Monade. ”. Si bien que chaque perspective porte sur un monde particulier ou privé, sans communication directe avec les mondes privés des autres perspectives. L’univers entier se profile à toute monade sous l’apparence d’univers différents.
Enfin,
conformément à Leibniz, Russell assigne aux différentes perspectives une
sorte de principe d’indiscernabilité : “ Lorsque nous disons que deux êtres voient la même chose, nous découvrons
toujours, à raison de la diversité des points de vue, des différences, si
minimes soient-elles, entre leurs objets sensibles immédiats. ”
(KEW, p. 102). En dernière instance, toute différence dans les apparences
d’une même chose est due à une différence dans les points de vue sur cette
chose. Il n’y a donc pas deux mondes privés indiscernables.
Donc 3 grands points de convergence dans la manière de poser le problème :
1. la perception est perspective
2. chaque perspective est privée (porte sur un monde particulier)
3. il n’y a pas de perspectives ou de mondes privés indiscernables.
On peut dire que ce perspectivisme est celui qui occupe les deux premiers étages de notre construction. Mais la divergence entre Russell et Leibniz éclate au troisième étage, à la fois sur ce qu’ils entendent par “ système des phénomènes ” ou “ système des perspectives ” et sur la méthode à employer pour construire un tel système.
II) Le système général de phénomènes ou des perspectives chez
Russell et leibniz
1)
Russell : le système public des perspectives
Russell, en construisant la notion de “ chose ” ou d’ “ objet physique ”, troisième type d’entité au delà des sense-data et des sensibilia, nous fait passer à une dimension supérieure de la construction. Un tel objet, défini comme la classe de toutes ses apparences, se situe non pas dans les espaces particuliers propres à chaque perspective, mais dans un autre espace, un espace de degré supérieur, qui est l’espace de tous les espaces particuliers. “ En outre des espaces particuliers (private) qui appartiennent aux mondes particuliers des différentes personnes en état de perception, il y a, cependant, un autre espace, dans lequel chaque monde particulier, tout entier, compte comme un point, ou au moins, comme un élément spatial. Cet autre espace pourrait être décrit comme l’espace des points de vue, du moment que chaque monde particulier peut être considéré comme l’apparence que présente l’univers à un certain point de vue. Je préfère pourtant en parler comme de l’espace des perspectives, dans le but de prévenir la suggestion qu’un monde particulier ne serait réel que quand quelqu’un le considère.” (RSDTP, 17).
L’espace
des perspectives est donc l’ensemble ordonné de toutes les perspectives
singulières. Nous avons donc bien : 1) d’une part une multiplicité
disjonctive d’espaces perspectifs privés, meublés par les sense-data et les sensibilia
incommunicables ; 2) d’autre part un espace public, qui totalise
cette multiplicité de perspectives, et
où se trouve la chose ou l’objet physique. mais qui n’est pas lui-même
perspectif (pour la raison que “ personne
ne perçoit cet espace ”, KEW, 104).
2) Leibniz : la perspective cylindrique
Russell, suit en fait toujours Leibniz, sur au moins deux points :
1) l’idée qu’il existe un tel système, qui ordonne la totalité de ses éléments, puisque c’est Leibniz qui introduit en philosophie l’idée même de système, comme ensemble de correspondances réglées ;
2) l’idée que ce système est public, puisque c’est encore Leibniz qui a introduit en philosophie l’opposition du privé ou du particulier et du public.
Ces deux innovations de Leibniz se trouvent au § XIV du Discours de métaphysique.
Mais là s’arrête leur ressemblance, puisque dans ce texte, Leibniz considère que le système général des perspectives est lui-même perspectif, puisqu’il est ordonné par le point de vue de Dieu : “ Car Dieu tournant pour ainsi dire de tous costés et de toutes les façons le système général des phénomènes [la formule est très intéressante : Dieu ne va pas s’amuser à tourner autour des phénomènes, mais il les fait tourner sous son regard ; cette inversion me semble en fait l’essentiel de la méthode, comme on le verra] qu’il trouve bon de produire pour manifester sa gloire, et regardant toutes les faces du monde de toutes les manières possibles [donc la totalité des profils est donnée à Dieu], puisqu’il n’y a point de rapport qui échappe à son omniscience ; le résultat de chaque veue de l’univers, comme regardé d’un certain endroit, est une substance qui exprime l’univers conformément à sa veue (...) Or, il n’y a que Dieu (de qui tous les individus émanent continuellement, et qui voit l’univers non seulement comme ils le voyent, mais encore tout autrement qu’eux tous), qui soit cause de cette correspondance de leurs phénomènes, et qui fasse que ce qui est particulier à l’un, soit public à tous ; autrement il n’y aurait point de liaison. ” (Vrin, 47 et 48).
Russell nous apprenait qu’il n’y avait pas seulement des perspectives perçues, mais qu’il y a également des perspectives inaperçues. Leibniz nous ferait faire un pas de plus : il n’y a pas seulement des perspectives privées (perçues ou inaperçues), il y a également des perspectives publiques, ou au moins une perspective publique : celle de Dieu.
C’est le géomètre Désargues, fondateur de la géométrie projective, qui fournit son modèle scientifique à la théorie de la perception de Leibniz, comme l’a bien montré Michel Serres dans son livre sur Leibniz. La perspective de Dieu chez Leibniz est, dans le vocabulaire de Desargues, une perspective cylindrique, c’est-à-dire qui suppose le point de vue à l’infini. Dès lors, elle est effectivement toute autre que les perspectives finies, celles des créatures, qui sont non pas cylindriques, mais coniques. Et cependant, elles sont de même ordonnance. Je ne vais pas justifier cela (voyez M Serres), mais nous verrons simplement que la perspective conique suffit à définir un perspectivisme supérieur, et à expliquer la connexion des profils.
III) Les deux méthodes inverses de construction
Une fois
supposé cet espace où coexistent toutes les perspectives, le problème est de
savoir l’ordre de ces coexistences, à savoir : quelles sont les
relations qui ordonnent les perspectives entre elles. Cette question revient à
se demander : comment s’effectuent les connexions entre les divers
profils ? (une fois dit, qu’il ne faut pas supposer une chose
substantielle, support de toutes les apparences).
Le fait que les deux espaces de perspectives, chez Russell et Leibniz,
diffèrent en ce que, tout deux publics, l’un cependant est perspectif et
l’autre ne l’est pas, suppose donc une profonde différence dans les méthodes
d’arrangement.
1) la
révolution des points de vue autour de l’objet chez Russell
Russell prend l’exemple des différentes apparences d’une pièce de monnaie. Ce sou peut présenter soit des apparences circulaires, s’il est vu de face, soit des apparences rectilignes (c’est la tranche), s’il est vu de côté, soit des apparences elliptiques de différentes excentricité, s’il est vu obliquement. La méthode d’arrangement de toutes ces apparences, autrement dit la connexion des profils, se fait chez Russell en deux temps :
1) premier temps : il propose d’arranger toutes les apparences ressemblantes. La ressemblance est donc la relation fondamentale pour l’arrangement. Il s’agit en effet de rassembler toutes les perspectives où le sou paraît circulaire, puis toutes celles où il paraît être un simple trait droit, puis toute celles où il paraît être une ellipse d’une certaine excentricité, etc. Les différentes apparences de chacune de ces classes (classe du cercle, du trait droit, de l’ellipse d’une excentricité donnée) peuvent être ordonnées en série sur une ligne droite, en fonction de leurs dimensions.
2) second temps : Ces différentes lignes droites doivent se recouper à la place réelle, physique, du sou, entendu alors comme objet neutre ou public. Cette place n’appartient à aucun espace particulier, c’est au contraire le lieu de convergence de toutes les séries de perspectives : « nous avons formé une ligne droite de perspectives sur laquelle [le sou] apparaissait comme un cercle (...) Nous pouvons former une autre ligne droite de perspectives, où il est vu de côté et apparaît comme un trait d’une certaine épaisseur. Ces deux lignes se rencontreront en un certain endroit de l’Espace de perspective, c’est-à-dire dans une perspective déterminée que l’on peut définir comme l’ “ endroit (dans l’Espace de perspective) où se trouve le sou ”. » (KEW, 106).
Cf. Schéma : la méthode de construction (par ressemblance et recoupement) se fixe comme objectif d’assigner la place de l’objet physique. L’objet reste donc fixe, et ce sont les points de vue sur lui que l’on fait varier. Il en faut au moins quatre (distribués dans deux classes d’apparence différentes) pour pouvoir assigner la place de l’objet. La méthode revient donc à faire tourner les points de vue autour de l’objet supposé fixe. La méthode de Leibniz sera exactement inverse. Non pas la révolution des points de vue autour de l’objet unique, mais la révolution de l’objet sous un point de vue unique.
2)
la révolution de l’objet sous le point de vue chez Leibniz
a) La théorie des sections
coniques
Dans la citation précédente de Leibniz, ce n’est pas Dieu qui tourne autour des phénomènes, pour les voir en totalité, mais il fait tourner les phénomènes sous son regard. Il s’agit donc d’inverser le schéma : au lieu de trouver où convergent tous les points de vue (= sur un objet public unique), il s’agit de trouver où convergent toutes les apparences (= sur un point de vue public unique). Il s’agit non plus de rapporter la multiplicité des points de vue possibles à l’unité d’un objet réel ; mais de rapporter la multiplicités des apparences à l’unité d’un point de vue supérieur. Et à notre niveau perceptif (perspective conique), la méthode commande une même révolution : on ne tourne plus autour du sou, mais on fait tourner le sou.
Reprenons en effet l’exemple de Russell. Les figures du cercle, du segment de droite, de l’ellispe sont bien connues pour être des figures coniques. Or la théorie des sections coniques, pleinement achevée à l’époque de Leibniz par Desargues et Pascal, a montré la connexion essentielle entre ces 3 figures apparemment si dissemblables. Ces 3 figures géométriques, ainsi d’ailleurs que le point, la parabole et l’hyperbole, sont engendrées comme les sections d’un cône par un plan d’inclination variable (appelé plan de coupe).
Cf.
Schéma 1
Si le plan sécant passe par une droite génératrice du cône (si le plan est tangent au cône), la figure engendrée est une droite ; s’il passe par le plan perpendiculaire à la base du cône, la figure engendrée est un cercle ; s’il est oblique, la section engendre la figure d’une ellipse. Cette méthode permet donc de penser toutes les coniques comme les métamorphoses d’une seule et même courbe. Alors qu’auparavant les différentes coniques étaient considérées comme autant de courbes individuées (le cercle était pensé comme qualitativement différent de l’ellipse), avec Desargues, elles sont pensées ensemble comme variations d’un même phénomène. L’objet n’est donc plus à la limite que la connexion de ses propres projections, la série de toutes ses transformations ou métamorphoses, dont le cercle n’est lui-même qu’un cas, c’est-à-dire une projection possible parmi une infinité d’autres.
Quel est l’avantage de la méthode leibnizienne ? C’est qu’elle n’a pas besoin de supposer la ressemblance pour ordonner la multiplicité des apparences (ce qui me semble le point le plus problématique dans la construction de Russell). En effet, dans cette autre méthode, la ressemblance est engendrée et donc fondée. La corrélation entre les différentes figures apparentes n’est pas fondée sur la ressemblance, la ressemblance n’étant qu’un effet possible (et non pas nécessaire) d’une projection : un cercle petit et un cercle grand se ressembleront parce qu’ils sont en correspondance réglée, et non l’inverse. En d’autres termes, deux perspectives ne sont pas mises en corrélation parce qu’elles se ressemblent, mais c’est parce qu’elles sont en correspondance réglée qu’elles peuvent se ressembler. Dès lors, ce qui ne se ressemble pas, comme la droite et l’ellipse, appartient pourtant à une seule et même classe, et on perçoit directement leur continuité.
b) Le point de vue privilégié
Ce qui nous importe en effet dans cette méthode est que toutes ces transformations, tous ces profils sont unifiés par un point de vue ordonnateur. Ce point de vue, c’est le sommet du cône. En effet, c’est pour un œil placé au sommet du cône que l’on passe, par variation continue, du point, à la droite, à la parabole, à l’hyperbole, à l’ellipse, au cercle, etc. Il n’y a plus un point de vue pour le cercle, un autre pour l’ellipse, un autre pour la droite. La connexion entre toutes ces apparences (engendrée par les différentes coupes) est réalisée du point de vue du sommet du cône. C’est donc ce point de vue qui saisit comme une série ordonnée compacte la collection de ces apparences pourtant si différentes.
Cf. Schéma 2 : c’est l’objet qui tourne autour ou plutôt sous l’œil : multiplicité tournante des profils sous l’unité fixe du point de vue supérieur.
Comme l’écrit Michel Serres : “ Si l’œil est au sommet du cône, et si le tableau est le plan sécant, alors toute section conique quelle qu’elle soit, est l’image de la circonférence du cercle. [Note : ] D’une certaine manière, là aussi, les choses tournent autour de l’œil et non l’œil autour des choses. A inverser la méthode et à faire varier le lieu de l’œil, on n’obtient à l’évidence ni ordre, ni classification ” (690). Ainsi, le bon point de vue, au sommet du cône, est premier sur toutes les perspectives privées, perçues comme inaperçues. En effet, c’est ce point de vue qui ordonne les cas de la série, ie qui nous donne la loi des enchaînements d’une figure à l’autre, qui nous fait à la lettre voir les transformations d’une figure à l’autre selon une variation continue. Ainsi l’objet est devenu un sentiendum : ses profils ne sont plus simplement existants ou possibles, ils sont devenus nécessaires, car ils sont engendrés systématiquement. Et leur engendrement même rend raison de leur connexion.
IV) perspectivisme et relativisme
1) l’objet :
variation continue
Nous avions énoncé en introduction les 2 faits principaux qui nous semblaient fonder le relativisme. Le premier était qu’à chaque perspective correspondait un et un seul profil : une multiplicité de profils renvoyaient donc nécessairement à une multiplicité de points de vue différents. Dans le perspectivisme supérieur, à l’inverse, il n’y a plus qu’un point de vue pour toutes les apparences. Bien plus, ce point de vue supérieur rend raison de la connexion de toutes ces apparences. L’objet n’est plus alors que la variation continue de ses apparitions, sous la condition du point de vue supérieur. Deleuze écrit dans son livre sur Leibniz : “ le perspectivisme (...) est bien un relativisme, mais ce n’est pas le relativisme qu’on croit. Ce n’est pas une variation de la vérité d’après le sujet, mais la condition sous laquelle apparaît au sujet la vérité d’une variation. ” (p. 27).
2) le sujet : double détermination du point de vue (c’est un point dans l’espace, c’est un point de vue sur l’espace)
Le deuxième fait essentiel pour le relativisme était que chaque perspective renvoie à un point de vue extérieur, et qui peut donc varier. A l’inverse, le perspectivisme supérieur suppose un point de vue interne. En effet, le point de vue est dans la construction arguésienne, situé au sommet du cône, qui est lui-même une des métamorphoses possibles de l’objet : c’est la figure engendrée par la section du cône lorsque le plan de coupe passe à son sommet. Donc le point de vue, en tant que sommet du cône, fait partie de la formation sur lequel il s’exerce pourtant en même temps. C’est cette double détermination du point de vue qui le rend à la fois singulier (c’est une perspective parmi d’autres) et publique (c’est la perspective de toutes les perspectives). Russell disait de l’espace total des perspectives qu’il comprenait chaque perspective particulière comme un point ; et c’est vrai, mais, selon la géométrie arguésienne, il existe un point de cet espace qui le comprend lui-même tout entier.
3) l’anamorphose (“ perspective dépravée ”)
D’où le problème du perspectiviste : trouver le bon point de vue qui ordonne les cas d’un problème. Trouver le bon point de vue sous lequel la variation s’ordonne : du chaos à l’ordre. Serres : “ à toute pluralité problématique correspondent des points d’où l’on peut ordonner certaines scénographies. C’est le cas du sommet du cône, d’où l’on voit évoluer les métamorphoses du cercle. ” (732). La tâche du perspectiviste est donc toujours celle de l’assignation de ce point de vue privilégié. Et on se rappellera le fragment de Pascal, qui annonçait déjà le projet de Nietzsche : “ Il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut, trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais, dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ? ” (Pensées, 85, 1112 ; La. 58).
Prenons donc un exemple pictural afin de mieux comprendre cette inclusion du point de vue privilégié dans le système sur lequel il porte. A côté des métamorphoses, comme celles du cercle que nous avons déjà vue, Leibniz fait souvent référence à un autre exemple de transformation projective : les anamorphoses. Alors que les métamorphoses sont des transformations continues de formes en formes, les anamorphoses figurent plutôt des déformations qui se redressent, selon une variation continue, en une forme simple. L’anamorphose la plus célèbre est le portrait intitulé Les ambassadeurs (1533), par Holbein, où l’on voit un tache informe et blanchâtre qui s’étire au premier plan. Mais d’un certain point de vue, la figure se redresse, et de la confusion initiale, une forme surgit, qui est celle d’un crâne. Cette forme est le sentiendum.
L’anamorphose propose bien de retrouver un point de vue privilégié et secret qui rende raison du phénomène. Ce point de vue est inscrit dans le tableau lui-même, et il est prescrit au spectateur par le tableau. En d’autres termes, le tableau présente une perspective interne à la fois singulière et objective. C’est en fait le cas de tout tableau. La géométrie arguésienne appelait d’ailleurs “ tableau ” le plan sécant du cône.
Conclusion : tableau récapitulatif des 3 premiers étages du
perspectivisme
|
premier
étage |
deuxième
étage |
troisième
étage |
catégorie de l’objet |
données
des sens (sense-data) |
qualités
sensibles (sensibilia) |
série
des métamorphoses (sentiendum) |
catégorie du sujet |
acte
de conscience |
point
de vue quelconque (place
inoccupée) |
point
de vue privilégié, (sommet du cône) |
catégorie de la modalité |
existence |
possible |
nécessaire |
détermination de l’espace |
exteriorité |
vide |
interiorité |
dimension du temps |
présent |
passé/futur (« autre
temps ») |
durée
(variation
continue) |
mode ou méthode de connaissance |
donation |
inférence |
construction
|
principe leibnizien |
principe
des indiscernables |
principe
de continuité |
principe
de raison suffisante |
Ce tableau n’est bien sûr pas complet. Il reste encore beaucoup de types de perspective à répertorier et à classer. Nous nous en sommes tenus aux perspectives spatiales de la perception visuelle des formes. Mais les couleurs, les sons sont également perspectifs. Et plusieurs auteurs font mention de l’existence de perspectives temporelles.